Le vertige des réserves
Tout ce qui constitue la réserve réclame une lumière, espère un jour, alors, ce qui est entrevu impressionne.
Très tôt j’ai trouvé mon paradis, ma terra incognita, à la fois dans le grenier de la maison et dans les dépôts de l’épicerie-mercerie qui occupait le rez-de-chaussée de notre grande bâtisse familiale et villageoise.
Nous habitions l’étage entre les deux, au premier, mais je vivais surtout dans ces retraites du haut et du bas. C’était deux environnements qui, pour moi, très vite, ne firent qu’un, débordant d’affaires aux destinées croisées. De vieux meubles côtoyaient des produits périssables, des outils rouillés louchaient sur des barils de lessive alors qu’une antique garde-robe à l’érotisme désuet et les innombrables petites bobines de soies ou de cotons multicolores récemment livrées craignaient les mites.
C’étaient des lieux de tous les possibles. Je pouvais prendre n’importe quoi pour ce qu’il n’était pas : une poutre empoussiérée pour un passage secret, un carton de boîtes de cirage pour une cargaison d’opium, un catalogue de sous-vêtements féminin pour un atlas de comptoirs maritimes et le diable renversé des caisses de vin pour une formule 1. Il n’y avait pas de différence entre ce qui était conservé en haut pour le patrimoine familial et ce qui était stocké en bas pour la vente. Je passais du rez-de-chaussée aux combles, comme on passe d’une soute à une autre, comme on tourne la page d’un livre d’images. Et c’était silencieux, je pouvais fredonner.
Je n’ai jamais su à quoi pouvait bien servir une espèce de gouge flanquée au beau milieu d’un trousseau de soixante-quatre énormes clés aux pannetons aussi grands que mon pouce et dont certains anneaux allaient jusqu’à me servir parfois de poing américain. Elle m’a souvent permis de déchirer des sacs de jute aussi hauts que moi et tout bosselés de bijoux mais d’où ne ruisselaient hélas, alors, que des cacahouètes. Une masse à casser le sel en gros dans sa caisse me servait à éclaffer d’énormes cartons colorés, aux marques et aux sigles exotiques, dont on venait clandestinement de remplacer les revolvers ou les fourrures par des bananes, tandis que j’éventrais, avec le vilebrequin de mon arrière grand-père, de grands bidons d’huile de tournesol, aux étiquettes vertes et jaunes que je ne voulais pas lire. C’étaient des jerrycans que je croyais bourrés de poudre à canon dès que j’avais fait un sort aux devoirs de la petite école, dès que j’en avais terminé avec le charme jeté à l’institutrice à l’aide d’un grimoire résumé sur un papier d’orange sanguine, mes boulets.
Et je garde encore, avec une acuité époustouflante, le souvenir de cette copie polychrome, poster avant la date, d’un Christ au Jardin des Oliviers, coincé entre une malle pleine de masques, de bibelots et de costumes de carnaval, et un lot de montures de fenêtres aux vitres fendues attendant je ne sais quelle récupération. Je pensais que ce personnage, dont l’auréole ne m’était que la lune derrière lui, s’ennuyait tellement que je déposai un jour, à côté du cadre faussement doré et de quelques grains de blé bourrés de mort aux rats, une boîte remplie de denrées coloniales dérobées en bas, vers les épices, et dont l’odeur aurait dû suffire à le faire décoller !
Ce ne fut pas toujours très facile, ces dévalées d’escaliers ignorant le palier intermédiaire. L’irrespect envers ce qu’avaient conservé mes ancêtres et ce qui faisait vivre la famille, mon abandon à l’imagination, outre les souillures occasionnées sur le sol en béton brut de l’entrepôt et les trous laissés dans le plancher en bois du galetas, donnaient à mes parents quelques soucis quant à mes facultés à considérer le quotidien, les valeurs traditionnelles et le travail bien fait. Pouvais-je en outre leur avouer que certains jours, à l’école, je parvenais difficilement à lire ou à écrire car un mot se mettait soudain à briller beaucoup plus que les autres, m’emportant alors très loin et clouant sur place la phrase et ce que tentait de m’enseigner le précis de grammaire ou le théorème des isocèles. Quant à compter, ce fut pire, puisque dès le début des calculs, les boules du boulier sur le banc furent billes sur les routes ou mieux : perles de mers encore inconnues.
Ce que l’on voit reste mystérieux et ce que l’on peut voir est toujours un mystère.
Ainsi, quelques décennies après mes débuts de témoin oculaire et décalé du monde, songeur quant à l’avenir d’une culture qui se dissout, et où règne la confusion entre la transmission et la connaissance, j’entrepris d’aller fouiller les ventres des vénérables institutions gardiennes de nos passés et de nos savoirs.
Les bibliothèques et les musées possèdent bien plus de trésors qu’ils ne peuvent en montrer. Ils regorgent, débordent de ce que l’homme y entrepose: les traces de son passé, de sa science, de son industrie et de ses arts. Ces amoncellements de nids et de tombeaux, de plumes et de pierres, de balais et de parures, d’in-folio et de tableaux, de molécules et de poisons, de têtes coupées et de bustes glorieux, toute cette accumulation de choses et d’indices est en expansion et fascine, comme l’univers dont les étoiles brillent mais n’éclairent pas l’espace.
Confinés dans des environnements tenus discrets tous ces objets sauvegardés composent des réserves de plus en plus vastes et intrigantes, aux structures architecturales à la fois feutrées et fantastiques. C’est le milieu connu des chercheurs, des spécialistes mais ces lieux sont ignorés du public, des curieux. Pourtant, je le sais, chacun aimerait pouvoir les arpenter, car tout cela est fondamentalement à nous, tout cela nous concerne depuis toujours, tout cela nous constitue.
J’ai donc pénétré ces labyrinthes d’étagères et de compactus, j’ai suivi, un peu comme dans L’année dernière à Marienbad, ces couloirs comblés qui succèdent à d’autres couloirs accédant à des salles qui débouchent elles-mêmes sur d’autres salles saturées de vestiges; je me suis heurté à tous sortes de recoins gonflés de caisses, de classeurs et d’attentes. J’ai traversé une immense ménagerie morte, un marché aux puces planétaire éventré, une caverne d’île de pirates aveuglante et des salles de coffres-forts pleins d’incunables ou de squelettes.
J’ai avancé sous ces bien pauvres lumières, au milieu de reliques et de spécimens en attente de révélation ou de mise en scène. J’ai progressé sans méthode le long de ces rangements, allant de fond en comble, un jour là et l’autre ici, avec mon caprice pour tout sextant. Dans ces dépôts où stagnent des aubes enfouies, ma vue s’est peu à peu transformée en vision et j’ai vu alors se profiler de toutes autres allures et un tout autre ordre. Aux structures très XIXe siècle du musée, avec ses séparations de registres d’études, de sujets, d’intérêts, j’ai imaginé qu’il conviendrait mieux de substituer un classement insensé par couleurs, par formes, par grandeurs, par brillances, par arêtes, bref, un rangement dans lequel les critères habituels de genres, d’espèces, de datations ou de provenance ne seraient plus de mise. Puisque la vie n’est pas qu’une succession de rencontres, de scènes, de paysages, de matières, mais un capharnaüm de relations entre eux, nous pourrions penser visiter et examiner nos vestiges et nos laboratoires avec ce même désir d’interroger non plus seulement les objets précis, mais des entités plus vastes et ce qu’il y a entre elles et entre elles et nous.
Ainsi, nous pourrions avoir, par exemple, des musées du rouge, du dur, des formes rondes, des reflets, du nauséabond ou encore des musées de tout ce qui demeure à l’intérieur et d’autres pour ce qui bouge à l’extérieur. Et d’autres encore où nous pourrions observer ou simplement contempler notre passé ainsi que notre environnement comme on consulte ses rêves ou ses souvenirs. Mettre côte à côte un livre à la tranche bleue, une faïence chinoise d’un autre bleu et un oiseau exotique d’un autre bleu encore, et c’est tout le ciel qui nous regarde différemment Et quand l’élastique qui retient le coquillage sur une planchette est aussi curieux et intéressant que le coquillage lui-même, on peut alors y juxtaposer une fronde ou l’emballage d’un tableau. Comment ne pas penser ici au poète, tel Francis Ponge, réparateur attentif du homard et du citron, ou Jorge-Luis Borges qui nous assure que se rappeler ses rêves ou se rappeler le passé, est indifférent, qu’inventer et découvrir, synonymes en latin, c’est aussi, selon Platon, se souvenir.
Finalement, un seul musée conviendrait. Un gigantesque tohu-bohu composé de tout ce que les arts, les sciences et l’histoire désirent conserver, de l’herbier jusqu’au tire-bouchon.
C’est dans cet état d’esprit que j’ai photographié les réserves des principaux musées et des bibliothèques publiques de la ville de Genève, comme si toutes ces choses étaient conservées dans un même espace, mélangés, sous une lumière identique. En outre, je me suis bien garder de préciser et d’identifier les objets et les scènes choisis afin, non pas de renseigner, mais d’ouvrir la vue, de rester au seuil de la surprise et de s’affranchir de ce que l’histoire de l’art et des sciences a rendu nécessaire : l’explication avant l’attrait.
Au moment où les choses se laissent apercevoir, elles ne réclament pas immédiatement une appellation, elles nous invitent à cet étonnement qui est, pour Roland Barthes, le premier pas timide vers la jouissance.
Je n’ai pas tout visité : toutes ces armoires ont des airs trop pleins devant le reporter du silence. Il y faudrait plus d’une vie, mais ce que j’ai aperçu me met face à l’irréductible, au secret, à la dernière braise avant l’aurore : commencer le jour avec le souvenir informulé de la nuit, inlassablement.
Je vis de ma mémoire à perte de vue.
Alan Humerose
Février 2007
Itinéraire permanent
Un coup de soleil sur une fenêtre seule entrouverte aveuglante au Caire le matin du bruit quant la poussière se lève ...