Projections

Les Vertiges des Réserves

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Tout ce qui constitue la réserve réclame une lumière, espère un jour.
Les bibliothèques et les musées possèdent bien plus de trésors qu’ils ne peuvent en montrer. L’homme y conserve les traces de son passé, de sa science, de son industrie et de ses arts.

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Pas d'Ecumes

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Publié la première fois dans la revue littéraire coaltar dans son numéro de février 2010, construit autour de Pessoa et notamment de ce passage  :

[…] J’ai souffert au fond de moi, avec moi-même, les aspirations de toutes les époques révolues, et les angoisses de tous les temps ont, avec moi, longé le bord sonore de l’océan. Ce que les hommes ont voulu sans le réaliser, ce qu’ils ont tué en le réalisant, ce que les âmes ont été et que nul n’a jamais dit – c’est de tout cela que s’est formée la conscience sensible avec laquelle j’ai marché, cette nuit-là, au bord de la mer. Et ce qui a surpris chacun des amants chez l’autre amant, ce que la femme a toujours caché à ce mari auquel elle appartient, ce que la mère pense de l’enfant qu’elle n’a jamais eu, ce qui n’a eu de forme que dans un sourire ou une certaine occasion, un moment qui ne fut pas ce moment-ci, une émotion qui a manqué à cet instant-là – tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, a marché à mes côtés et s’en est revenu avec moi, et les vagues torsadaient d’un mouvement grandiose l’accompagnement qui me faisait dormir tout cela.
Nous sommes ceux que nous ne sommes pas, la vie est brève et triste. Le bruit des vagues, la nuit, est celui de la nuit même ; et combien l’ont entendu retentir au fond de leur âme, tel l’espoir qui se brise perpétuellement dans l’obscurité, avec un bruit sourd d’écume résonnant dans les profondeurs ! Combien de larmes pleurées par ceux qui réussissaient ! Et tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, est devenu pour moi le secret de la nuit et la confidence de l’abîme. Que nous sommes nombreux à vivre, nombreux à nous leurrer ! Quelles mers résonnent au fond de nous, dans cette nuit d’exister, sur ces plages que nous nous sentons être, envahies par l’émotion ! Ce que l’on a perdu, ce que l’on aurait dû vouloir, ce que l’on a obtenu et gagné par erreur ; ce que nous avons aimé pour le perdre ensuite, en constatant alors, après l’avoir perdu et l’aimant pour cela même, que tout d’abord nous ne l’aimions pas ; ce que nous nous imaginions penser, alors que nous sentions ; ce qui était un souvenir, alors que nous croyions à une émotion ; et l’océan tout entier arrivant, frais et sonore, du vaste fond de la nuit tout entière, écumait délicatement sur la grève, tandis que se déroulait ma promenade nocturne au bord de la mer…
Qui sait seulement ce qu’il pense, ou ce qu’il désire ? Qui sait ce qu’il est pour lui-même ? Combien de choses nous sont suggérées par la musique, et nous séduisent parce qu’elles ne peuvent exister ! La nuit évoque en nous le souvenir de tant de choses que nous pleurons, alors qu’elles n’ont jamais été ! Telle une voix s’élevant de cette paix de tout son long étendue, l’enroulement des vagues explose et refroidit, et l’on perçoit une salivation audible, là-bas sur le rivage invisible.
Combien je meurs si je sens pour toute chose ! Et combien je sens lorsque j’erre ainsi humain et incorporel, le cœur immobile comme peut l’être le rivage – et tout l’océan de tout, dans cette nuit où nous vivons, vient briser ses hautes vagues pour refroidir ensuite, moqueur, durant ma promenade nocturne, ma promenade éternelle au bord de la mer…

F. Pessoa
Le Livre de l’Intranquillité

 

Les Grands Centièmes

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Montré la première fois au Musée d'Art moderne et contemporain (MAMCO) de Genève en 2009.

On est quelque part sur la planète et on pense à son amour qu’on a laissé, qui attend, ou peut-être déjà plus. Ou, tout au contraire, on est avec un amour mais l’esprit rêve d’espaces à l’autre bout du monde, qui appellent, ou qui retiennent encore. Alors, tout à coup, on se met à voir le monde, on remarque des choses qu’on ne voyait plus et qui soudain étonnent. On en revient pas ! Une scène fugace, un regard tendu ou qui se perd, un décor à contre-jour dans lequel éclatent une sirène, deux bateaux. Une attente dans un carrefour inconnu.
Les grands centièmes rappellent les fractions de seconde qui sont non seulement les temps très courts de l’obturation photographique, mais surtout les instants furtifs où la vie bascule. C’est le temps du clin d’oeil, de la rencontre, de l’accident. D’autre part, les grands 100es seraient, après les 40es rugissants, les 50es hurlants et les 60es mugissants, la latitude inatteignable, bien au-delà des pôles, aux 90es parallèles. C’est, perdu dans l’espace, le parallèle de la rêverie, de la mélancolie. C’est l’éphémère infiniment dilaté, quand on n’est plus vraiment quelque part, mais précisément entre deux. Ainsi, chaque diptyque, de format carré puisque composé de deux photographies panoramiques horizontales disposées l’une sur l’autre, montre un portrait de femme et un paysage. Aucun renseignement sur les personnes ni les lieux ne vient ici parasiter la lecture. Pas d’identités spécifiques mais des vues et des histoires possibles. Tout renseignement resterait inopérant, la photographie n’est pas ici le constat d’un événement ni le document d’un décor. Elle est l’événement et l’environnement, elle est la rencontre et le voyage. Les portraits, réalisés dans des intérieurs dont il ne subsiste que très peu d’éléments significatifs avouent surtout une grande intimité, une proximité. Portraits en chambre de moments perdus dans l’attente, ils sont une pause, quand le regard oscille entre l’apaisement d’une impatience et le commencement d’un bonheur, ou d’un remords. Et de la même manière que j’ai voulu photographier ces regards, j’ai photographié les paysages comme des lieux dans lesquels on pourrait être habitué à se mouvoir, mais subitement transformés par un détail, presque hors-cadre, par une lumière et ses couleurs surtout. Aux décors d’un déplacement, aux clichés de lieux visitables, aux cartes de la vacance se substituent les visions du voyage. Alors, dans une lumière qui tient toujours davantage de l’éclaircie que d’un éclairage, le long des routes et des escales, le paysage se dévoile et nous saisit. Qu’il soit sauvage ou urbain, qu’il annonce un port ou un désert, c’est une question de rendez-vous et non de curiosité géographique. L’exotisme comme attention : à l’espace, à l’autre, à la lumière. Trouée de soleil dans l’averse sur une plaine ou bataille entre larmes et sourire sur un visage, l’étrange est prêt à nous ravir n’importe où, aussi bien dans nos rues qu’au bout du monde, aussi bien dans nos relations que dans nos amours. Quant à la photographie, elle serait, dit-on, affaire de capture, de prise de vues. Elle ne capture rien, elle ne prend pas plus de vues que de reflets au monde, elle lui en ajoute d’autres. Ce sont précisément ces nouvelles vues qui permettent ici de mettre en œuvre un imaginaire du voyage et de la relation, plutôt que d’en raconter les itinéraires et les souvenirs.

Les Grands Centièmes, une projection de 22 minutes diffusée en boucle et en silence sur grand écran. Les diptyques s’affichent à des vitesses variables. Les deux photographies apparaissent parfois de manière indépendante, un portrait pouvant rester en face de plusieurs paysages ou inversement. La photographie d’un paysage ne fait que dépayser et celle d’un visage, miroiter. Les joindre déclenche une autre vue, plus proche du mirage, et dessine un autre horizon qui se déplace avec le voyageur. C’est toujours une aventure

Alan Humerose

 

 

La Barranca de los Ojos

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Itinéraire permanent

C’est le lacet de mon soulier mouillé délacé à Rome entre l’empire et une Alfa et des lunettes de soleil  ...