Le pré levé du sol
(Préface du livre « L'Herbier Humerose », Editions Glénat, Grenoble, 2005)

 

Sur le centre géographique de l’Europe où je passe une bonne partie de ma vie, la météo prévoyait quelques turbulences en haute altitude dans un ciel dégagé le matin mais laissant peu à peu la place à une accumulation de nuages pouvant dégénérer en une tendance orageuse vers la fin de l’après-midi, déjà.
Allons bon ! Pour moi, le jour se levait sans récitatif et sans autres prévisions que de menus allers-retours, de petits pas le long d’heures sans grand vent. J’étais plutôt morose dans ce printemps-là. Des choses longtemps en cours étaient terminées depuis peu. Mon père avait fini de perdre interminablement sa mémoire, tandis que mes fils, d’un pas de plus en plus sûr, érigeaient la leur en se dirigeant vers le port. Une dizaine d’années intensives de prises de vues et de tirages se dénouaient en une série d’expositions. C’était achevé. Et puis, j’avais croisé dans le vent et la lumière couchée de la Terre de Feu une de ces scènes primordiales qu’un homme doit avoir vues au cours de sa vie sous peine de perdre toute seconde d’éternité. On n’en revient pas !
Je me levai ainsi, songeant aux riens qui pèsent jour et nuit, aux rêves qui posent en seigneurs, à mes vues exposées, et cherchant, en vain, car les voix de la radio avaient raison, quelques nuages à compter, comme je le faisais avec Nicolas Bouvier à l’époque où nous partagions un atelier. Nous dressions alors devant la baie vitrée cette comptabilité capricieuse et bancale, nous rappelant que c’était évidemment là la vraie fortune, avec comme basse continue quelques vers bien tirés d’un antique Persan.
Je me levai donc, le moral à ras les pâquerettes, et les lunettes bien rayées par les poussières de la mélancolie, et je me promenai dans les prés autour de ma maison, « les poings dans mes poches » un peu « crevées », quand au fracas silencieux de mes neurones se mêla l’étrange impression d’être observé. Éprouver un regard diffus sur soi, c’est imaginer un œil malin posté à peu près à même hauteur ou, pour les croyants ou les maraudeurs de grandes surfaces, nettement au-dessus. Je ne sentais aucun sourcil m’écraser et la fouille, des bosquets aux noisetiers, des haies de charmes ou de la clôture des lilas, ne me révéla que l’inquiétude des oiseaux, aussi éloignés de l’ataraxie que le silence d’une rue cairote. Quant aux troncs des frênes et des hêtres, bons à leur arracher des manches de haches ou des boules de jeu de quilles, ils demeurent bien trop maigres pour masquer une renarde éprise et encore moins un curieux renifleur.
Je repiquai du nez vers le sol, un peu par habitude - j’aime voir le socle de ma tête en l’air - beaucoup par fatigue, je l’ai dit. Puis je fus distrait par le gargouillis du ruisseau et je me dis qu’un ponceau lui serait « idéal ». Parce que cette sensation de garde-à-vue persistait, je ne m’étonnai pas trop d’imaginer y échapper en franchissant un cours d’eau. Cette traversée concoctée avec ce mot, « ponceau », me surprit néanmoins. C’est le propre des divagations que de vous mener d’un plan d’évasion flottant à quelques fleurs sur pied, du clapotis gris bleu au froufrou rouge flamenco. Ou l’inverse !
Si les coquelicots des bords de mon sentier improvisé m’avaient certainement soufflé leur nom pour franchir la cascade, ils m’invitaient surtout, face aux mots, à garder la tête baissée, l’œil rivé à la prairie. Et c’est ainsi, parmi les herbes sans noms, que je démasquai la pupille maligne, son iris clair et fragile mêlé au sang agité des pavots.
Ce n’était pas un espion qui me guettait, mais les clins d’œil éparpillés du pissenlit.
Gaufré sur la couverture du dictionnaire de mon enfance, en deux volumes, édition 1921, avec ses aigrettes disséminées (ah ! la main au sein de celle qui « sème à tout vent » !), il avait désobstrué une bonne partie de ma vie et de mes vues. Je lui dois beaucoup. Les pages dont il formait l’emblème, pleines de vignettes charbonneuses résumant l’histoire de la peinture, convertissant la reproduction en l’original, ouvrant la miniature à l’immensité, au monumental, ont pour toujours incrusté en moi le goût des images en séries et en petit format. Voilà qu’il me revenait maintenant, en vrai, plus de quarante années après ce premier rendez-vous qui m’avait ouvert à jamais sur le large, le large entre les mots, les images et les choses. Étranges retrouvailles que je ne pouvais percevoir que comme une sympathie d’autant plus manifeste qu’il ne m’en voulait apparemment pas trop de lui avoir mangé ses feuilles en salade durant toutes ces années.
Nous nous fixâmes.
Le ciel, selon les prévisions, commençait à se couvrir, mais nonchalamment. Quand un orage se fomente, le jour ne sait plus s’il est un vestige du soleil ou l’annonce de l’éclair. Il est tout à la fois éclat d’un trésor passé et lueur d’un effroi à venir. Je m’assis, la lumière se fit.
À côté de cet œil, dent-de-lion passée, un bleuet s’était mis, lui aussi, à jouer du mascara et louchait sur moi. Me demandant alors comment ces yeux de la terre voient le monde, quelle clarté ils perçoivent, je me suis couché, écrasant mon visage sur le sol et, comme celui qui regarde un tableau se trouve toujours derrière celui qui l’a peint, et non à sa place ni en son temps, je me glissai dessous pour surprendre son allant plus que son envers. Je vis alors le contre-jour du monde, et ce qui ne devait être que tiges et leurs machins, en contre-plongée, devint un élan agrippé aux nues. Mon jour changeait tandis que je voyais entre les herbes, entre la terre et les nuages, la lumière s’étirer comme un chat entre deux coussins, s’étendre comme le temps entre deux notes. Il y avait du bonheur, ce fameux « bonheur qui est dans le pré, cours-y vite, cours-y vite », qui n’était plus un poème, mais le chant même d’un repos, d’une aisance et d’un plaisir dans l’air et mon temps retrouvé. Il n’y eut pas d’orage cet après-midi-là, seul un coup de foudre. Je revoyais !
Il ne m’en fallait pas plus pour vouloir parcourir tous les prés du monde sous tous les cieux. Je respirais, j’étais de nouveau tranquille, prêt à faire la sieste, qui est aussi une science naturelle, partout où l’herbe pousse, et à me plonger ainsi sous tous les dessous de toutes les belles plantes soulevés par toutes les lueurs de tous les vents. L’idée de constituer un herbier s’installa, un herbier où les fleurs ne seraient pas découpées, isolées, aplaties, collées mais prises avec leurs voisines, leur soleil, leur vent, leurs envies. La beauté des herbes folles, c’est précisément leur folie. Ce serait alors un herbier insensé d’airs illuminés, d’embrouillaminis dorés, un ensemble de planches dans lesquelles l’éclaircie du caprice supplanterait l’éclairage de l’analyse. Une collection désorientée de photographies.
Je suis convaincu que la valeur des expéditions, fût-ce pour herboriser ainsi, reste indépendante des distances parcourues et de l’exotisme des sites. Et comme je n’ai aucun désir ni aucune aptitude à dresser le cadastre de contrées curieuses, que l’exhaustivité m’assomme, je décidai de m’en remettre aux campagnes que je fréquente, aux bords de routes que je parcours. Déjà qualifié pour mes travaux précédents de Hubble du banal, du temps perdu et des soubresauts, je me préparais à devenir le Nicolas Hulot du surplace !
Ainsi, depuis, au printemps et en été, quand l’envie me prend, les fins d’après-midi lourdes et grosses d’électricité, je vais m’aplatir sur l’humus, surprendre les brins et les cumulus et réaliser quelques images. Et plus je rampe dans la luzerne plus je m’élève au-dessus des moutardes. Quand on a la tête à l’envers, le ciel devient un fond, on s’élève. Jamais, couché dans l’herbe, l’univers ne m’a été si proche, si familier. Jamais je n’ai fait à ce point partie de l’espace. On se couche, on s’envole. Les pétales, pédoncules, étamines, et toutes ces choses du vocabulaire botanique, tant apprises à l’école, tant oubliées sur les trottoirs, chahutent avec les nuages et jerkent avec l’air. On ne voit jamais la terre qui colle aux semelles, aux pays. L’œil est allongé sur elle, je suis posé sur le sol, posté aux abords de mon regard, et tout ce que j’ai appris s’effondre. Même « sessile » ne signifie plus rien au-dessus de la tombe de ma mère. Tout est étendard, tous les mots n’ont plus qu’un seul sens : départ comme essor. L’idée du caduc s’étiole et le glauque ici lui-même s’illumine. L’image me déracine.
Ce qu’on fait d’ornement avec les fleurs n’égale en rien leurs jeux, leurs stratégies à l’affût d’une goutte de rosée ou leur enlacement pour on ne sait quoi.
Gamin, j’ai voulu étudier la botanique et la biologie. Je pensais que connaître les noms des choses et les verbes du monde augmenterait leur puissance et leur beauté. J’ai abandonné, la fascination l’emportant sur l’étude, et surtout parce que je pressentais déjà que toutes ces plantes existent bien en deçà et bien au-delà du savoir que nous pouvons en tirer. Englué dans notre histoire et ses drapeaux, dans nos décorations et notre cinéma, on oublie que tous ces végétaux, comme tous les courants d’air, ne jouent jamais les rôles que nous leur assignons. C’est toujours nous qui fabriquons le tableau, alors que bien loin d’eux l’ombre des petits dessous défie les clartés célestes. Les nuages poussés n’ont pas plus de poigne que pistils en goguette.
Au retour de ces balades, j’ouvre les livres pour savoir qui j’ai rencontré en chemin, n’ayant pas eu le temps ni l’envie de faire les présentations in situ. Les cartes de visite sont éloquentes, on y retournera parfumé : notre-Dame, pied-de-poule, sabot-de-Jésus et garde-robe, bec-de-grue et fourchette-du-Diable, chasse-bosse et manchette-de-la-vierge, tête-noire, reine-des-bois et autre miroir de Vénus.
Les choses les plus connues ne réclament pas d’attention, croit-on. C’est faux ! Et c’est au moment d’écrire cette préface, deux ans après les premières récoltes, que je découvre le plus piquant. Alors que je ne serais jamais allé vérifier le nom des deux fleurs le plus communes qui m’ont sauvé la vue, sinon la vie, le hasard et les pages racornies d’une vieille Petite flore s’en sont chargé, en passant. Si le nom vulgaire de la Centaurea cyanus, le bleuet, est « casse-lunettes », ce qui n’est déjà pas si mal, le pissenlit, qui deux fois déjà dans mon existence de vagabond m’aura montré tout autre chose que ses racines, le pissenlit, disais-je, a comme nom savant Taraxacum, ce qui signifie en grec, « celui qui soigne les yeux ».

Alan Humerose
Genève-Boëge, juillet 2005





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J’ai vu ces choses, qui elles-mêmes, plus vite ou au contraire plus lentement qu’une vie d’homme, passent. Quelquefois, comme au croisement de nos mouvements (ainsi qu’à la rencontre de deux regards il peut se produire un éclair, et s’ouvrir un autre monde), il m’a semblé deviner, faut-il dire l’immobile foyer de tout mouvement ? Ou est-ce déjà trop dire ? Autant se remettre en chemin…

Philippe Jaccottet
































Pissenlit












Bleuet

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