Le texte qui suit constitue la base d’une conférence donnée à l’Alliance française de Buenos Aires en 2002 lors du Festival Encuentros abiertos, XII, puis à Ushuaia et à Genève en 2003. Il est le support d’une parole accompagnée d’une projection de photographies, et non pas le projet d’une publication.
La photographie participe de la double obsession de vouloir posséder le monde par son reflet et de vouloir tenter d’organiser nos souvenirs, nos savoirs, nos vues sur le monde. Cette manie se conjugue autant à coup d’impulsions (enregistrer, consommer) qu’à force d’amassements, d’accumulation, de thésaurisations. Parallèlement, la lecture, l’utilisation des photographies restent relativement brèves, s’arrête lorsque l’objet photographié est reconnu. Et très souvent, chaque fois qu’une photographie a été vue, elle est oubliée, sinon perdue.
La pluie ininterrompue de clichés qui nous arrose quotidiennement, cette quantité d’images qui continue de nous inonder, la furie de photographier, la nécessité de constituer des archives, bref, tout ce qui entoure le sujet même des photographies (actualité, famille, médecine, publicité, etc.) me paraît alors tout aussi importante que le geste solitaire de la prise de vue. La décision irrémédiable de prendre quelque chose en photographie, et bien sûr, l’image qui en résulte, qui en découle – ces bouts de surface graphique qui momentanément nous retiennent dans l’illusion d’un témoignage sur le monde et ses réalités – ce rapport à l’image individuelle est sans cesse parasité par les relations entre les photographies qu’engendre la boulimie photographique. À cet égard, je voudrais ici ajouter que la principale modification que le numérique a apportée, concerne bien cette relation entre les images liée à la pseudo gratuité de production (mais c’est un autre débat).
C’est dans cet état d’esprit que j’ai très tôt axé mon travail d’auteur sur la série photographique plutôt que sur l’élaboration ou la recherche de l’image unique. Je suis plus attentif au regard révélé qu’à la célébration en image de la curiosité ou de la spécificité de tel ou tel objet ou personne, qui par ailleurs n’ont nullement besoin de la photographie pour se faire voir. Et je suis convaincu que c’est entre les lignes, entre les images, entre les impacts, que cela résonne le plus chez l’opérateur comme chez le regardeur. Il s’agit bien de résonance si l’on considère chaque image comme un bruit. Tout bruit est furtif. Le choc engendre les vibrations, déclenche la musique. Le bruit est toujours instantané. C’est en traversant son écho, choqués, que nous tentons, dans le decrescendo d’un air, à retrouver le silence, la paix.
J’ai commencé cette exploration avec « Les Carnets » (dès 1985), petits cahiers dans lesquels les photographies se découvraient l’une après l’autre au gré des pages tournées, puis j’ai occupé des espaces avec des grandes séries de photographies («Edges», «Les Pages Primées», «Babel Boom») formant une ligne, sorte de frise qui s’offrait d’un coup et invitait ensuite à pénétrer l’espace et à découvrir chacune des images.
Je travaille à présent sur l’idée de la plaque, de la planche d’images, quand plusieurs éléments s’offrent en même temps que leur juxtaposition. De cette confrontation surgit une nouvelle perspective, une nouvelle appréhension. Il ne s’agit pas d’une simple et nouvelle vue d’un objet ou d’une scène. C’est une image de notre face-à-face avec la présence soudaine du monde et notre présence au monde. Tout cela, vous le verrez, se réalise à partir de ce que la vie quotidienne offre de plus banal, et donc souvent de plus inattendu, dans le moment même de notre attention brusquement détournée. Et pour moi, le banal, l’anodin, ce n’est pas ce qu’on ne regarde pas, mais ce qu’on ne regarde plus : des petits bouts de choses oubliées par l’esthétique du moment, des mimiques perdues dans la journée solitaire, des paysages traversés en lisant un livre, des objets sans culot, des lueurs au coin des yeux, bref, toutes ces scènes sur lesquelles le regard s’agrippe lorsque la solitude confine à l’isolement et que la promenade vire à la marche forcée.
«Les Suites » se présentent comme des ensembles de photographies de petits formats, disposées en grilles régulières et formant ainsi un panneau, plus précisément une planche comme pourrait le formuler un entomologue, ou encore un archéologue. Ces planches constituent des boîtes-vitrines d’un mètre carré (1 m2). Le nombre de photographies à l’intérieur varie de trois à plus de cinquante, et chacune de ces planches aborde un thème particulier. Sans début ni fin, sans aucune volonté narrative ou anecdotique, ces pages choisies, comme sorties d’un cabinet de curiosité, proposent un regard non seulement sur le monde trivial et quotidien qui nous envahit dans une discrétion violente, mais également sur l’image, sur la photographie elle-même.
Avec une certaine allusion teintée d’ironie, l’éventail très large des thématiques, comme des genres photographiques abordés, provoque une lecture contrastée, heurtée. Cela nous rappelle aussi l’avidité originelle de la photographie qui consiste à tout prendre, comme sa satiété contemporaine qui s’illusionne de tout avoir pris. Ainsi, partant d’une collection de nouvelles petites images du monde, c’est la lecture de l’image photographique elle-même qui est fouillée dans ce qu’elle excite les convoitises de l’œil, les élans de la conscience dans sa quête de sens et de reconnaissance.
À l’aide d’images, qui comme le dit si bien Jaccottet, ne dépassent jamais le monde mais en montrent l’ouverture, c’est le discontinu fondamental de nos existences qui s’exposent ici dans nos tentatives de mise en ordre, d’organisation.
Contrairement à une pratique très répandue dans la photographie contemporaine qui consiste à dresser le catalogue d’objets et de scènes soigneusement sélectionnés pour leur valeur sociologique ou esthétique, catalogue qui transforme les photographes en spécialistes thématiques, en vendeurs - topographes ou encore en illustrateurs de théories, je suis plus attaché à donner à la photographie son indépendance, à la dégager de sa machinerie et de ses mauvaises habitudes de serviabilité. Ainsi, une suite commence et s’arrête, se réalise, en un lieu et en un moment, et n’a rien à voir avec une quête de tel ou tel type d’objet spécifique étendue sur des années et en divers lieux. Plus que la célébration de l’objet ou de la scène, il s’agit pour moi (c’est une nécessité) de dresser le portrait d’une rencontre, d’un moment capital où l’on cherche moins que l’on ne trouve. Et chacun sait que ces trouvailles sont les fruits de préoccupations constantes et souvent informulées.
Dans un désordre certain, à l’intérieur de la suite, chaque photographie tient par rapport à ses voisines le double rôle d’un repentir et d’une promesse, comme si nous avions sous les yeux à la fois ce qui fut et ce qui pourrait être, l’erreur et sa correction. «Chacune est sans précédent : et chacune est attendue, pressentie » comme le disait Malraux à propos des sculptures du gothique dont l’accumulation et les juxtapositions dans nos cathédrales n’est pas sans familiarité avec mes suites. Simultanément image d’un regret et d’un enthousiasme, d’un abandon toujours menacé d’un retour, d’une agonie alertée de résurrection, mes photographies, presque identiques, se côtoient afin de provoquer un frémissement, une résonance précisément. Il surgit alors de ces ensembles une autre image, mentale cette fois-ci qui nous occupe comme la musique décrite plus haut.
Ainsi, à la question la plus fréquemment posée à un photographe : « quelles photos faites-vous ?», sous-entendu, quel est le sujet de vos photographies, ou, autrement dit, « vous faites des photos de quoi ?», comme si l’unique sujet de la photographie était ce qui se trouve devant l’objectif, je serais tenté de répondre que je fais du noir et blanc, que je fais des petits formats, que je fais avec la lumière naturelle, que je fais de la couleur quand elle s’impose, que l’image est pour moi plus importante que le sujet d’où elle sort. Mais je réponds plutôt à coup sûr je ne fais pas de photographie, c’est plutôt elle qui me fabrique, elles qui me prennent. Un vrai voyage donc.
Dans les premiers jours de mon arrivée à Buenos Aires, un ami et moi avons été invités à faire un tour en voilier sur le Rio de la Plata. Partis du port de la ville (Puerto Madero) pour remonter le courant vers le nord, nous étions poussés par une brise légère sous un ciel à peine tacheté de nuages plus nonchalants qu’hivernaux. Il y avait ce vent dans les voiles, il y avait la ville étale sur la côte et il y avait aussi quelques succulents empanadas et quelques flacons d’un excellent Malbec. Sollicité par tout cela, les sens en éveil et naviguant pour voir du large une ville inconnue, un espace si nouveau pour moi sous une lumière du sud aussi large que couchée, je fus soudain choqué, fasciné par une chose tout à fait imprévue, à peine pensable, aussi surprenante, banale dans les deux hémisphères : le silence. Le bateau glissait sur l’eau dans un silence total, je veux dire que la coque, sur l’eau avançant, ne faisait absolument aucun bruit et dégageait un silence plus fort que le bruit du vent, plus insistant que les milongas qui sourdaient de quelques haut-parleurs discrets de la cabine ou de la coque, plus présent que nos paroles, plus aigu que la ville de l’horizon.
Nous étions partis pour le plaisir d’une ballade sous le vent, entre nouveaux amis, et pour rejoindre un point de vue absolument unique sur la ville de Buenos Aires, de son immensité architecturale et me voilà transporté ailleurs, vers une zone de l’anodin qu’il s’agira de franchir.
Cette rencontre avec ce silence ne dura pas très longtemps : aussitôt remarqué, ce genre de phénomène s’éclipse, se fond et se dissout dans ce qu’on a l’habitude d’appeler le normal de la vie, c’est-à-dire dans l’inaperçu de nos gestes ou dans la brume de nos regards abandonnés au quotidien plutôt que perdus dans le rêve. C’est-à-dire, ici, dans un verre levé à notre santé, ou dans le réajustement du col relevé et du bonnet imposés par le frais de l’étendue et de la saison, tandis qu’au loin, Buenos Aires revenait alors au présent de ce voyage, encore et désormais secoué par cette trouée silencieuse.
Loin de n’être qu’une anecdote charmante, cet épisode est représentatif, emblématique, des préoccupations qui guident ma photographie : on part pour aller regarder quelque chose de précis et c’est tout à coup l’à-côté du monde qui surgit, une petite chose insignifiante, qui disparaît en même temps qu’elle apparaît, proche du rien, et précisément comme ici sur le Rio de la Plata, sur l’eau comme sur son nom, proche du silence.
Ces rencontres me fascinent et m’énervent. Elles constituent le fondement et l’émergence de mon acte photographique.
Ce n’est effectivement, je l’ai dit, jamais un sujet, un thème particulier, choisi pour toutes sortes de raisons « intéressantes », que je souhaite développer. Et ce n’est non plus jamais un hasard visuel cocasse ou dramatique, un scoop ou la réunion graphique et saugrenue de quelques éléments autrement épars qui me retiennent. Je veux juste, par la photographie, essayer de saisir et de comprendre pourquoi, comment, une chose est tout à coup là, devant moi, imprévue, formidable et fascinante, d’autant plus présente qu’elle est éloignée de tout spectaculaire, d’autant plus imposante qu’engluée dans le non-remarquable ou le non-remarqué habituel.
Des paillassons, par exemple, ou encore des démangeaisons, comme vous le verrez tout à l’heure.
Ce qui me retient est véritablement une apparition. Je suis alors comme un animal à l’arrêt, paralysé par ce qui se présente autant comme une menace que comme une proie. Le seul moyen alors de me remettre en mouvement, de retrouver vie, c’est de m’en débarrasser par la prise de vue. Mes gestes reviennent par la capture d’un temps, celui d’une rencontre, dans la frontalité d’un face-à-face. En fait, si l’on veut, je photographie toujours en état de légitime défense : je déclenche. Et les images qui en résultent tiennent davantage du schéma d’un choc que de ce qui est considéré habituellement comme la photographie de quelque chose.
Autrement dit, la prise de vue est intégralement et fondamentalement au service d’une perte de vue.
Je veux dire que ce que je photographie n’est pas un objet, un visage, un paysage, mais la rencontre soudaine avec cet objet, ce visage, ce paysage et avec ce qu’il pourrait être d’autre aussi, notamment, avec ce qu’il porte en lui de part d’image pérenne. Il y a ainsi des moments où des choses m’apparaissent dans leur singularité contemporaine, dans leur allure brève et sous la lumière du moment, en même temps que filtre leur appartenance à l’imagerie de toujours. C’est l’image du feu par exemple, et c’est le feu lui-même quand nous le regardons avec ce regard hérité de toute notre histoire d’humain. C’est le portrait de x, qui le dépasse, qui le déborde, et qui devient ainsi une image de l’homme, en général et en prise avec tel ou tel aspect de la vie. Image assise sur x dont l’identité s’envole dans la lecture. Cette lecture-là est encore renforcée lorsqu’il s’agit de personne médiatiquement connues. Vous en verrez, et constaterez comment une rencontre l’emporte sur la reconnaissance, qu’il s’agisse de prix Nobel de littérature, de chanteur, de présentatrice TV ou d’anonymes croisés.
Autre exemple : lorsque je photographie des crapauds écrasés sur une route, lors d’un déplacement urgent sous la pluie un jour de pluie, et que tout autre urgence dès lors cesse, c’est qu’ils m’ont sauté dessus, à la figure comme on dit. Ils m’ont sauté yeux en tout cas, et comme cela : à la fois pauvres carcasses contemporaines et fossiles de toujours, ou plus modestement comme des gravures rupestres d’un autre temps et d’un autre lieu dans lesquels cependant nous reconnaissons quelque chose d’autre maintenant et ici. Rien à voir avec un reportage sur le massacre des batraciens en période d’amours, sur les routes.
Rien à voir donc avec la fouille attentive, focalisée, ou avec la recherche d’insolite lors d’une promenade à but photographique comme le fait la plupart de mes collègues. ( En cela, je ne suis pas à proprement parler photographe, je me considère plutôt comme un vagabond, un rôdeur plutôt, et la collégialité en question ne se résume qu’au port du même appareillage, qui est toujours un fardeau ! ).
Parfois l’idée même d’une possible apparition convoque la photographie, comme quand on regarde un monument dans une ville étrangère et que s’installe dans nos pensées une tout autre chose, par exemple la vision d’enfants jouant dans une campagne. Là, j’organise alors ultérieurement une séance de prise de vue jusqu’à la disparition de cette vision tenace qui continue sinon à me brouiller la vue et la vie, exactement comme le cryptage d’une chaîne de télévision à péage nous casse la tête. Ainsi de la tresse de cheveux de cette jeune inconnue derrière laquelle j’assistais à une lecture. Comme il est impossible de réaliser des photographies à l’intérieur d’un amphithéâtre, j’ai recomposé cela en studio.
Les images que je tire de ces moments-là ne sont donc pas des documents, ce sont juste des images que la photographie me permet de réaliser. Ne voulant rien restituer d’une quelconque réalité et désirant travailler au plus proche de l’irréductible, de la condensation, je tire mes images noir et blanc dans des formats toujours très petits. Pour moi le monumental surgit de la miniature et plus le tirage est grand, moins je vois autre chose qu’un pur effet photographique. L’élargissement du monde ne passe pas par l’agrandissement de ses images, mais par l’éclatement de ses lumières, de ses reflets.
Mes photographies réclament alors une visite ou une lecture d’une intimité certaine, celle de la lecture du livre ou de la visite d’une exposition. Aussi je vous prie de considérer la projection de tout à l’heure avec le décalage dû à ce moyen qui fausse un peu la réception sans pour autant dénaturer mon propos primordial, à savoir rester devant le monde, devant des images, entre la vue et la vision, quand apparaître et disparaître se disputent l’espace et nos pensées.
Donc, je photographie toutes sortes de choses qui sont des surprises. Peu importe finalement l’objet de ma prise de vue, puisque le sujet est l’étonnement d’une soudaine présence jusqu’à son éclipse. On peut aussi rapprocher cela d’une petite chansonnette que nous nous surprenons à fredonner. Elle arrive d’on ne sait où, s’installe, s’étire et s’en va au gré du premier bonjour qui passe ou d’un café partagé. Peu importe ce qu’elle chantait, nous la sifflotions sans y penser jusqu’à l’approche des paroles revenant par bribes, quelques mots qu’il fallait, sans trop savoir pourquoi, aller repêcher au fond d’une mélodie et qui nous laissent pourtant indifférents une fois retrouvés. Ce tâtonnement dans la recherche de quelque chose qui nous semble familier, comme l’arrêt mentionné auparavant devant une imprévisible apparition, procède pour moi de la même sorte de fébrilité et me fait jouer de l’obturateur jusqu’à ce que l’émerveillement s’effiloche, s’amenuise, se perde.
Cette recherche obstinée d’une chose vague ou entrevue, d’une allure sous une apparence, se retrouve dans mon travail sous la forme de séries, de suites de photographies. La seule photographie, fruit d’un hasard chanceux ou au contraire d’une élaboration ennuyeuse, unique au mur ou sur une page, m’a toujours semblé extrêmement autoritaire ou pur objet esthétique, fermé et obsolète, alors que, une fois encore, ce sont les saccades de l’approche qui me retiennent. A la légitime défense mentionnée tout à l’heure, état de confusion où l’on ne fait pas toujours mouche se mêle ainsi un énervement proche de celui vécu lorsque nous ne trouvons plus le mot perdu sur le bout de la langue irritée.
S’additionnent alors plusieurs photographies, presque toutes semblables entre elles, et comme je l’ai déjà annoncé, sans évolution narrative ou anecdotique. Il n’y a pas non de pas de temps qui passe entre deux vues, il n’y a pas non plus de temps de situation, aucune indication de l’heure et de la saison de l’image. La lumière est intemporelle. Je pose ces photographies les unes à côtés des autres, j’organise une grille de lecture, une planche d’étude, un peu comme le ferait un collectionneur avec ses papillons dans une boîte. Il se dégage alors de leur observation, mais comme d’entre elles aussi, comme on lit entre les lignes du poème, une tout autre image de ce qui se présentait et qui déclencha la photographie. Ces traces de pneus, par exemple, pressées dans le macadam chaud de l’été, quittent peu à peu leur trivialité de roue pour devenir hiéroglyphes, tout comme lorsque l’entomologue connaît, en regardant ses papillons, les conditions de leur capture ou de leur négociation.
Le nombre de photographies d’une suite dépend de la durée de ce moment de fascination. La prise de vue cesse lorsque l’exaspération, la fatigue l’emportent sur l’exaltation, sans quoi tout ne deviendrait qu’un exercice de style ou l’établissement d’un catalogue d’images d’objets choisis pour leur attrait esthétique ou social, ce dont la photographie contemporaine est déjà suffisamment encombrée et qui ne m’intéresse pas.
Mes photographies posées ainsi les unes à côté des autres, donc, sans autre histoire qui se raconte que celle de leur présence même, apparaissent alors ainsi comme un tableau d’écriture comme un ensemble de signes d’une écriture encore illisible mais qu’on devine bien porteur d’un sens ou du moins de quelque chose qui a affaire avec l’arrivée d’une révélation. C’est un secret.
On peut penser ici aux archéologues devant une tablette mystérieuse empreinte d’inscriptions qu’il conviendra de déchiffrer et qui hantent jusqu’à la découverte du code. Champollion devant la Pierre de Rosette, à la différence que les signes en soi ne sont aucunement abstraits, ou appartenant à un autre code, mais bien reconnaissables séparément. Car ce sont des photographies, donc des images partant d’une réalité identifiable, nommable. Il se dégage de par leur juxtaposition, une image moins repérable, mais qui m’habite avec ténacité jusqu’à son épuisement. J’ajouterais même que ces images, comme un flottement au-dessus d’une identité, appartiennent aux grandes scènes captivantes qui accompagnent et tourmentent l’homme depuis toujours.
Par exemple, cette femme enceinte, nue assise sur son lit et qui ne fait rien, à peine se repose-t-elle ou pose-t-elle, le saura-t-on jamais, apparaît d’abord comme telle — comme madame X, future mère — puis s’éclipse progressivement de l’ensemble pour laisser place à une autre image, plus abstraite et obsédante, une sorte de tableau où se décline une image de la grossesse même, c’est-à-dire une image de l’attente et une image de la fertilité ! Ailleurs, c’est une scène de jeux de plages que des enfants mènent autour d’une énorme bouée. Petit à petit, ces représentations d’enfants dépassent ici le souvenir de quelconques vacances, et de ce qu’il convient presque d’appeler un cliché (la mer, des gosses, le soleil, des rires) s’échappe une image plus profonde, plus éternelle : celle d’un bonheur simple qui n’est plus seulement attribuable à cette famille.
De ce qui pouvait n’être qu’un portrait, ou qu’une scène de genre, sort l’esquisse de quelque chose qui se vit beaucoup plus qui ne se voit. Et ce qui échappe ainsi à un sujet observé, ou qui s’échappe de sa représentation, alors qu’on le contemple sans y prendre garde, commence à nous regarder, à nous toucher comme le mystère nous fait tressaillir depuis longtemps.
Images d’un passé lointain et appartenant à tous, mais surtout images récurrentes dans notre humanité, sorties d’une espèce d’iconographie héritée, mes photographies n’ont rien à voir avec la mémoire personnelle d’une histoire intime qu’il s’agirait de glorifier ou de célébrer. Elles ne convoquent pas la nostalgie, mais sont plutôt prospectives dans ce qu’elles tentent de percer un peu le mystère de l’image et de l’écriture, dans ce qu’elles provoquent de nouvelles vues de notre solitude. C’est une tentative de mise à jour d’énigmes ancestrales par une mise au jour de quelques éléments contemporains soudain révélateurs
Mes images sont ainsi des lueurs dans l’abyme intemporel de certaines représentations du monde qui nous taraudent depuis notre premier souffle, représentations que nous partageons tous mais que nous vivons seuls. Des lueurs à peine observées au détour d’un regard attentif porté sur autre chose, un peu comme ces éclairs de chaleur aux bordures de l’horizon lors d’une partie de badminton, quand nous avons les yeux rivés au volant. Et mes séries, mes suites de photographies, comme je les prends et comme je vous les restitue, sont alors des collections de lueurs. Elles jettent sur le monde une lumière qui tient plus d’une éclaircie que d’un éclairage, tout comme elles s’imposent d’avantage par le pouvoir suggestif d’une présence reconnue, sentie ou devinée, que par les capacités d’interprétation de souvenirs passagers. Des lueurs comme des braises sur lesquelles il suffit de souffler pour qu’une grande lumière brille un instant, et des lueurs aussi comme des étoiles, c’est-à-dire des lumières qu’on regarde depuis la nuit des temps plus qu’elles n’éclairent l’espace. Et toute étoile qui commence à luire tente un nom, cherche une appellation. C’est une percée dans la nuit et un doute sur une balise. Toute étoile, comme toute lueur naissante est une explosion d’un contre-jour.
Je voudrais préciser ici, que tout au long de ce parcours, je reste soucieux de mon appartenance à l’histoire de ma culture, à l’histoire de l’art, et à fortiori de la photographie, en œuvrant au plus proche d’images déjà faites, inscrites au patrimoine. Non sans ironie, mes photographies portent souvent nombre de références ou de citations, de Goya à Muybridge, de Vermeer à Robert Frank, mais aussi des grottes de Lascaux aux graffitis des banlieues. De plus, ce travail me permet d’explorer tous les genres que la photographie exploite depuis ses origines (portraits, nus, paysages, natures mortes, etc.) avec comme seul point de mire, je l’ai dit et répété : la présence soudaine d’une chose devant moi, qui n’est rien d’autre que ma soudaine présence au monde lorsque je réalise ma condition d’humain confronté à l’environnement et à l’histoire tout à coup devenue étrangère. Il faut alors s’en sortir.
Plus je multiplie les images au travers de thèmes variés, plus je m’approche d’une image unique. Elle pourrait ressembler, cette image, à celles que l’on trouve dans les traités d’astronomie : une étoile, à nouveau une étoile, mais cette fois-ci plus grosse que les autres au milieu de l’espace noir constellé et cadré. Un trou de lumière, un tout de lumière.
Ainsi, la photographie, mais l’art aussi, est pour moi une manière non pas d’interpréter le monde, ou de simplement créer des formes, mais de traverser la vie, de me rendre la vie possible, de dépasser ces moments de tétanisation dont je parlais au début. Sa pratique comporte non pas un rituel béat mais des phases bien différentes, souvent contraires. Si la prise de vue reste pour moi une jubilation, le tirage en est comme la punition, et, l’exposition, elle, se présente toujours comme une exécution, au sens musical comme au sens juridique. Et cela, sans perdre de vue aussi, que chacune de mes photographies, dans cette succession de suites, tient plus à celles que je n’ai pas faites, à ce que je n’ai pas entrepris, qu’à tout autre chose.
Ne partant jamais à la quête de je ne sais quel objet, laissant entre la chasse et la photographie la seule similitude de vocabulaire, je me contente de voir le monde au gré des soubresauts plutôt que d’en chasser l’exceptionnel. À la cueillette, je préfère l’accueil, comme si je regardais les choses plus par abandon que par intérêt. Au moment où j’approche une photographie, qu’elle soit à faire ou déjà faite, la chose dont elle est issue, cette scène qui m’appelait, éclate et se dissout dans une rêverie. La photographie d’une chose m’en dépossède à jamais. La photographie conduit à l’éloignement total, au désert. Alors, je passe mon temps à photographier « rien » intensément. Comme on tourne autour du pot, je tourne autour du vide, qui est certainement ma seule porte de sortie. Chaque prise de vue, dont je ne peux me passer, m’exténue et je ne suis jamais épuisé de vues. Je ne parviens pas à m’épuiser dans ce qui m’exténue. C’est une aventure qui se développe, et « tout développement aboutit à la mort. Le développement final, c’est la mort » nous rappelle le peintre Balthus. C’est donc une raison de vivre.
Ce face à face se produit parfois dans le silence des fleuves remontés, où, comme nous le lisons dans Au cœur des ténèbres « il se fait aussitôt un changement sur les eaux, et la sérénité devient moins brillante mais plus profonde ». J’ai oublié de vous dire que le voilier sur lequel nous étions, au large des terres du tango, s’appelait le «Joseph Conrad»!
Merci.
Alan Humerose
Buenos Aires, août 2002
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Il n'y a point de commencement ; il n'y a point de fin. Tout se répète, rien n'est jamais pareil à nos yeux ; les étés passent, les années ne durent qu'un instant—et puis voici un moment où le temps interrompt sa course : une heure en bateau ; un soir à la lumière des bougies ; la pluie qui tambourine sur un toit de tôle ; des ânes qui braient autour d'une citerne, en Russie ; Hinkelmann gît au creux d'un ravin où personne ne le découvrira ; le printemps, et les premières soirées passées à la fenêtre ouverte ; le bruit des trains au-dessus du lac; Yvonne nettoie avec une branchette ses chaussures légères, maculées de boue. Voilà ce qui demeure ! Le temps que disent les pendules n'existe pas ; seul existe, parmi tout le reste, l'éclair brûlant d'instants éphémères où se concentre la vie, l'éclair passé, persiste un moment encore l'image des jardins du souvenir, un fouillis de lignes brisées, des ravins, des forêts, des routes, des toits de ferme, la mer, des mâts, des conversations, une étreinte sauvage... Et puis de nouveau tout disparaît dans la nuit.
Max Frisch « J’adore tout ce qui me brûle »
… car il porte sur l’épaule quelque chose de miroitant et magique, de péremptoire comme la harpe d’un roi caduc inventeur de psaumes, ou un fauchard de lansquenet vieillissant qui voit dans la nuit des choses qui n’y sont pas, des cornes soudaines au front des haies ou des pieds fourchus dans le pas sculpté des bœufs : une faux, qu’il pose devant la porte et elle tombe avec éclat sur le seuil tant sa main tremble.
Pierre Michon « Les vies minuscules »
Il n’y a pas plus de destination ou de sens à nos vies qu’il n’y a de faux instants.
Tout moment est vrai. Il n’y a pas de mauvaises photographies. Seulement parfois une place qui peut-être n ’est pas très bonne.
À voir !
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